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  • Analyse économique de la vie politique : de la bipolarisation à la bipartition

    L’opposition droite-gauche ne permet plus de comprendre correctement la vie politique, il faut lui ajouter une partition supplémentaire, entre les conservateurs et les libéraux. Les arguments à l’encontre du vieux schéma bi-polaire ne manquent pas. Pour certains, il ne fonctionne plus à cause de l’émergence du centre. Le modèle bi-polaire devrait alors être remplacé par un modèle tripolaire. Mais en réalité, c’est le même schéma. Pour d’autre, il est dépassé car daté – le XXème siècle- ou excessivement orienté  vers la représentation de pays particuliers – la France et les pays du sud de l’Europe. Il n’est pas vraiment obsolète, mais il est surtout incomplet. Il ne permet pas d’éclairer la totalité de la vie politique ; des évènements, de plus en plus nombreux, lui échappent ; les nouvelles stratégies des partis politiques s’y inscrivent mal.

    Un nouvel axe

    Pour y voir plus clair et mieux comprendre les enjeux, il faut utiliser la méthodologie de l’analyse des données et en particulier de l’une de ses méthodes génériques : l’analyse factorielle. Notre diagnostic est simple : il manque un facteur explicatif. Il faut donc ajouter un axe supplémentaire, celui qui fonctionne dans les pays anglo-saxons, mais qui était aussi celui de l’Europe du XVIIème au XIXème siècle, et qui oppose les conservateurs et les libéraux[1], aux sens à la fois économique, sociétal et politique du terme. Distinction totalement différente de la dichotomie droit gauche, même si beaucoup confondent les deux et en gomment alors les spécificités. La vie politique actuelle n’est pas (plus) explicable en termes de bipolarisation, mais désormais en termes de bipartition selon deux axes : l’un qui oppose la droite et la gauche, l’autre qui distingue les conservateurs des libéraux.

    Précisons ces distinctions et osons une taxinomie forcément discutable qui doit plus à André Comte Sponville[2] qu’à Régis Debray[3].

    De la bipolarisation à la bipartion (graphique).gif

    L’axe droite-gauche est fondé sur une opposition de valeurs entre d’une part l’ordre, l’élitisme, le légalisme, la sécurité, la patrie,  la responsabilité, la justice punitive, et d’autre part l’égalité, la défense des faibles, la solidarité, les revendications sociales, l’Etat providence, l’internationalisme, la justice redistributive et réparatrice.

    L’axe libéral-conservateur, qui ne doit pas être réduit à une simple alternative d’ordre économique, renvoie à une toute autre dichotomie entre d’un côté le marché, la concurrence, l’émulation, la liberté d’entreprendre, la réussite individuelle, mais aussi la liberté des mœurs et la laïcité, et, de l’autre côté l’Etat, les conventions, le corporatisme, la religion, la hiérarchie, les avantages acquis, le souverainisme, le communautarisme, la famille.

    Les stratégies

    On peut facilement situer les partis politiques dans les quatre cadrans que ces deux axes dessinent. Les cas les plus simples sont ceux du parti Républicain des Etats-Unis et du parti Conservateur britannique qui représentent parfaitement la droite conservatrice et la confusion des deux notions. L’UMP s’en différencie, non pas sur l’axe droite-gauche, mais par une vision moins conservatrice de la société, même si la récente campagne présidentielle du leader de ce parti a flirté avec les thèmes de la droite conservatrice américaine. Le PS est évidemment à gauche, mais hésite entre conservatisme et libéralisme, entre l’Etat et le marché. Le PCF, parti indiscutablement de gauche, doit être classé comme conservateur, comme en témoigne son discours sur la défense des avantages acquis, le rôle de l’Etat et surtout l’anti-libéralisme qui lui sert de doctrine. Le cas de l’UDF est particulièrement intéressant. C’est non seulement un parti de centre droit, mais aussi un parti allant des modérés aux libéraux. Il occupe tout le cadran Nord Est du schéma. On comprend à la fois les immenses espérances de Bayrou, sans doute conscient de l’existence d’un tel espace, mais aussi les risques d’éclatement. A l’étranger, les Démocrates américains sont selon non normes, des centristes, mais selon les leurs, des libéraux, au sens anglo-saxon du terme, comme nous l’avons déjà explicité.

    Mais le principal intérêt de cette bipartition est d’éclairer les stratégies (représentées par des flèches sur le schéma). Une des clefs de la réussite de l’actuel président de la République est d’avoir balayé la totalité de l’espace à droite, des conservateurs aux libéraux et d’avoir ainsi réalisé une nouvelle synthèse. Les stratégies possibles pour la gauche s’y inscrivent aussi parfaitement. Par exemple, le PS peut en rester à une alternative simpliste gauche-droite dont on voit immédiatement les limites, ou envisager une sortie oblique vers la social-démocratie, qui n’offre guère plus d’espace. La stratégie gagnante consiste également à explorer la totalité de l’axe conservateur-libéral, en restant «à gauche ». Le conservatisme de gauche, celui de Chevènement ou de Debray, y aura la même légitimité que le néo-libéralisme progressiste de Tony Blair. Le programme néo-conservateur de la droite peut ainsi trouver son équivalent à gauche, dans un programme néo-progressiste. Et pas plus que dans la démarche de Nicolas Sarkozy, il n’y a là, ni alliance avec le centre, ni renoncement à des valeurs.



    [1] Ce terme, pourtant ambigu, a été préféré à d’autres (progressiste, démocrate, réformiste, moderniste ), pour des raisons trop longues à expliquer ici.

    [2] Dictionnaire philosophique, PUF, 2001.

    [3] Supplique aux nouveaux progressistes du XXIe siècle, Gallimard, 2006.


  • Ouverture du site : 2 janvier 2012

    Les cris de Cassandre est le sous titre du recueil de textes de Keynes Essais sur la monnaie et l'économie (Essays in Persusion).